Gènes de destruction massive

Dernière mise à jour : 2 févr.

Concours de nouvelles organisé par l’IHEDN sur le thème : « Imaginaires stratégiques»

Comment peut-on penser l’improbable, vivre avec ou y faire face ?

Faut-il toujours imaginer le pire pour y être préparés ?

Un regard sur le futur de la conflictualité ou de la paix, des relations entre États ou individus du monde, qui participe à la réflexion stratégique.

Les nouvelles des « Imaginaires Stratégiques » consisteront concrètement,  à imaginer, à partir d’éléments factuels — grandes tendances macroéconomiques, politiques, environnementales, sociales et technologiques — et de facteurs immatériels — émotions, théories scientifiques — différents futurs plausibles.


 

Paris

Amina trouvait cela bizarre. C’était la première fois qu’un incident de ce genre se produisait à l’université. En plein TP de biologie moléculaire, sa binôme était tombée inanimée. Ce qui semblait surprenant puisqu’elle était en pleine forme la veille.

Mais ce qui l’étonnait encore plus, c’était l’attitude des secours. Au lieu de pompiers, des médecins discrets aux gestes précis et rapides l’avaient emmenée. Depuis, l’université n’avait plus reçu aucune nouvelle d’elle.


Quand Amina rentra le soir à la Cité Universitaire, à travers les rues sinueuses du quartier latin, ses pensées se focalisèrent sur la disparition de l’étudiante. Bien que sympathique, Amina la trouvait trop curieuse, lui posant souvent des questions personnelles. Cela l’agaçait, elle qui n’avait jamais beaucoup aimé se confier. Encore moins à une inconnue.


Pourquoi donc cette jeune fille avait subitement été prise de malaise et avait disparu? Les doigts d’Amina se crispèrent sur sa sacoche, signe que quelque chose la tracassait. Y était-elle pour quelque chose? Cette idée semblait ridicule. Ses sourcils froncèrent malgré elle.


Le printemps s’infiltra finalement à travers les pilotis de l’esplanade venteuse de l’Université Paris Sorbonne Science. Prévue initialement pour une fac anti-émeute en Argentine avec ses douves, cette architecture était juste bonne à attraper des pneumonies. Mais cela incitait les étudiants à se réfugier dans la chaleur des bibliothèques pour travailler.


Ce mardi-là, Amina se dirigea vers la grande mosquée de Paris. Elle retrouvait son ami Mehdi, originaire comme elle de Laghouat en Algérie. Ils avaient été dans le même collège, sans toutefois savoir s’ils étaient cousins très éloignés ou simples camarades. Mehdi s’adonnait à fond à ses études de science politiques. En déjeunant ensemble, ils se sentaient moins seuls dans cette ville immense et grise.


Son téléphone sonna.

« Leïla saîda Papa, comment ça va à Laghouat ?

- Bien ma fille, au moins ici il fait beau et chaud. Depuis que tu es partie, tu nous manques à ta mère et moi. Mais cette bourse est vraiment une grande chance. L’université Amar Telidji ne vaut pas celle de Paris… Ça, c’est un vrai diplôme. Nous sommes fiers de toi.

- Tout va bien. Je travaille dur pour obtenir cette thèse de génétique. Quand je rentrerai, je travaillerai au centre et serai de nouveau auprès de vous.

- Ici, ça va. Ils sont venus nous voir la semaine dernière. Un silence resta suspendu à la phrase.

- Dis, Baba.. tu ne regrettes pas de leur avoir vendu tes terres?

- Bien sûr que non! Il vaut mieux que tu fasses de bonnes études et que tu aies un travail.


Elle connaissait le sacrifice qu’avaient fait ses parents pour lui permettre d’étudier, et elle ne les décevrait pas.


Le centre construit par ce M. Wu dans son village natal ne lui semblait pas anodin. Ayant été reçue major de sa promo de Master, l'entreprise de biotechnologies lui avait payé une bourse d’étude pour réaliser une thèse spécialisée sur la technologie CRISPR-CAS9 à Paris Sorbonne Science, l’une des universités les plus réputées du monde. La France avait beau être l’un des meilleurs pays pour sa recherche en biotechnologie, elle n’en faisait malheureusement pas grand chose.

Leur attachement au principe de précaution leur interdisait toute recherche non conforme à la bioéthique. De brillants généticiens partaient soit aux USA chez Craig Venter, Verily ou 23andme, soit en Chine chez Beijing Genomics Institute, Novogene ou CloudHealth Genomics… où la biologie de synthèse et d'inavouables chimères y voyaient effrontément le jour. La bioéthique ne semblait cependant pas effrayer M. Wu. Il destinait Amina à prendre la responsabilité des recherches de son laboratoire en ingénierie génétique. Pour cela, elle devait absolument obtenir sa thèse avec brio.


Amina s’étonnait que cette nouvelle technologie de modifications génétiques soit aussi simple qu’un puzzle, offrant un potentiel infini de recombinaisons. Bien sûr, il fallait maîtriser les bases de la biologie moléculaire. Mais cela, tout étudiant de Licence en était capable. L’ADN pouvait être découpé et inséré assez aisément, créant de nouveaux patrimoines génétiques par simples « copier / coller ». Pour le meilleur comme pour le pire. Elle préférait penser aux progrès que cette technologie apporterait à l’avenir.

Sa détermination lui conférait une avidité de travail et de réussite.


Liu, un nouvel étudiant avait rapidement rejoint sa classe, remplaçant sa binôme. Bien que peu bavard, il l’avait abordée un soir après un TP fastidieux sur les techniques de recombinaison génétique :

« Nous attendons des gens comme toi pour changer le monde. Tu dois réussir ton année, c’est très important » lui glissa-t-il avant de s’éclipser.

Son ton grave paraissait étrange. Et ses propos pour le moins inattendus.

Tout au long du semestre qui avançait, elle avait l’impression de sentir son regard sur elle, sur ses gestes, sur ses expérimentations. Un malaise la prenait parfois : la surveillait-il ?


Laghouat

Les mois s’étaient enchaînés à une vitesse folle, jusqu’à la soutenance de sa thèse. Le jury lui avaient accordé les félicitations à l’unanimité. Débordant d’impatience pour la carrière qui lui avait été promise, Amina avait dit adieu à Paris, et retrouva Laghouat.

Son diplôme encadré sur le mur du salon faisait face aux arêtes rocheuses de la palmeraie et à l’Atlas saharien que l'on apercevait par la fenêtre.


La chaleur écrasante du soleil contrastait avec le vent qui glaçait les visages des étudiants parisiens. Ici, elle travaillait dur dans le Centre de Biotechnologie développé par les investisseurs chinois. Ultra sécurisé, le bâtiment ressemblait à une forteresse imprenable derrières ses barbelés et ses multiples grillages surveillés nuit et jour.


Au bout d’un an de travail acharné, on lui avait demandé de mener la R&D du laboratoire WuXi NextCode spécialisé dans la modification du génome humain. Les projets, tous codés pour forcer la confidentialité, lui donnaient l’impression d’être un maillon aux ordres d’une entité opaque. Les documents importants étaient tous rédigés en chinois, langue qu’elle ne parlait pas. Elle avait essayé en vain de trouver des manuels à la bibliothèque, puis des cours en ligne, mais chaque tentative de connexion avait abouti à des pages « Erreur 404 » dés la seconde tentative. Elle n’avait plus essayé. Étrangement, depuis ce jour, on lui avait doublé sa charge de travail. Elle se convainquit que cela était légitime, ayant financé ses études à Paris et promis une carrière passionnante. « Redevable à vie, réalisa-t-elle en soupirant. J’espère ne jamais le regretter ».


La bourse dont elle avait bénéficié provenait d’une collaboration entre la Banque Islamique du Développement et le Fonds de Développement Chine-Afrique, dont l’entente signée en 2017 avait permis de monter ce Centre à la pointe de la recherche en biotechnologie, au fin fond de l’Algérie.

De quoi faire blêmir les prélats de la la Singularity University au cœur de la Silicon Valley. Quelle chance de pouvoir mener cette aventure excitante! Amina regrettait que tout cela n’ait été possible que grâce à son père, qui leur avait vendu ses terres pour y construire le centre. Lorsqu’elle avait 15 ans, il avait perdu son emploi durant la pandémie de Covid-19. Il n’avait retrouvé que des petits boulots à peine suffisants pour nourrir ses 5 enfants qu’il chérissait plus que tout. La seule richesse qui lui restait, il l’avait vendue aux chinois pour survivre.


Quelle ne fut pas sa surprise un matin de voir assis à son bureau ... Liu. Après un simple bonjour, il sortit un badge sur lequel elle ne put lire que « Guoanbu » au milieu d’idéogrammes. Tout s’éclaira. Elle comprit alors ce qui la tracassait à Paris. Liu était un agent chinois qui la surveillait pour vérifier qu’elle se donnait entièrement à sa thèse. Sans doute s’étaient-ils débarrassés de sa camarade trop curieuse.


Liu, maintenant adossé au mur, s’adressa à elle sur un ton neutre :

« Félicitations pour l’avancée de vos résultats de recherche. Il faut maintenant passer à la phase suivante : la mise en production. Bien sûr, vous ne parlerez strictement à personne de vos travaux. Sinon, votre famille ne serait plus en sécurité. »

Amina acquiesça simplement, comprenant l’enjeu.


Maniant la couture biotechnologique avec rigueur et passion, Amina excellait dans ses travaux de recherche. On lui demanda de travailler spécifiquement sur certains gènes dont les noms étaient codés comme à l’accoutumée. Cependant, Amina, intriguée, voulait en savoir plus sur l’aboutissement de ses expériences. Ayant accès aux banques d’ADN mondiales, elle entra plusieurs des séquences testées.

Quelques secondes avaient suffit pour lire le résultat de sa recherche.

Elle blêmit.

Puis l’écran devint blanc.

Son cœur s’emballa et pourtant elle restait figée devant son ordinateur.


Moins d’une heure plus tard, Liu entra. Il ferma la porte, le regard incisif.

« Les projets sur lesquels vous travaillez sont volontairement codés. Vous n’êtes pas là pour en chercher les raisons. Vous n’aimeriez pas en connaître les conséquences. »

Amina frémit.

Il quitta le bureau sans attendre. Ses gestes témoignaient d’une brutalité contenue.


Entre peur et colère, Amina avait travaillé frénétiquement les jours suivants, s’appliquant à montrer à ses supérieurs qu’ils pouvaient compter sur elle. Ses parents lui avaient toujours appris à ne pas faire de remous. Elle craignait tellement de leur causer des problèmes.

Tout ce qui passait par son ordinateur comme les recherches sur internet ou les impressions... était enregistré et surveillé.

Ses doutes se transformèrent en terreur.

Elle sentait qu’un piège se refermait sur elle, qui allait l'étouffer.


De jour comme de nuit, les questions tourbillonnaient dans sa tête jusqu’à se sentir complètement perdue. Elle se réveillait en sursaut de ses cauchemars, le cœur battant à tout rompre et la boule au ventre.


Pourquoi ce fragment d’ADN? Durant les quelques secondes d’affichage du résultat de sa recherche, juste avant qu’il ne disparaisse, elle l’avait pourtant lu. Elle en était sûre.

C’était bien le virus de la variole.

Collaborait-elle à la conception d’un nouveau virus ? Non, ce n’était pas cela. Sinon, on lui aurait demandé de modifier la séquence pour créer un variant plus résistant. Ou indétectable par le système immunitaire. Or ce n’était pas ce que le directeur lui avait demandé.

Elle devait fabriquer des séquences génétiques auxquelles on ajoutait des « primers » permettant de les intégrer plus facilement dans un autre ADN par recombinaison. Parfois, les gènes codés étaient précédés de séquences de modulation. Ce qui signifiait que leur expression serait déclenchée uniquement sous certaines conditions extérieures.


Le laboratoire s’était récemment doté d’un second bâtiment, encore plus sécurisé, dont l’accès lui en était interdit. Seuls des collaborateurs chinois s’y affairaient. D’ailleurs, des groupes d’asiatiques dociles débarquaient parfois. On lui avait expliqué que ces prisonniers chinois n’avait pas d’autre choix que de participer à l’effort national de recherche scientifique. A leur façon...


Par un soir particulièrement agréable, elle retrouva son ami Mehdi, qui l’attendait en souriant sur la place Mzi.

« Je dois te montrer quelque chose d’important Mehdi » annonça gravement Amina.

Il jeta quelques coups d’œil discrets autour d’eux avant de l’emmener prudemment dans un cybercafé de la médina qu’il connaissait. Un lieu parfaitement introuvable pour qui n’était pas un habitué.


Au bout d’une heure, ils sortirent, en silence, l’air soucieux.

Mehdi emprunta le téléphone d’Amina quelques instants puis le lui rendit, sans répondre au regard interrogateur qu’elle lui lança.


Ils ne virent pas les deux hommes barbus à l’allure inquiétante, qui s’installèrent au poste qu’ils occupaient quelques minutes auparavant. Et ne surent pas qu’ils envoyèrent un message sur Telegram à un contact situé à El Khalil.


Ne pouvant garder pour elle un si lourd secret, Amina avait besoin de partager le poids de cette responsabilité. Elle expliqua à Mehdi ce qu’elle avait découvert.

« Une simple injection de plasmides vectorisés peut modifier génétiquement des humains. Le laboratoire inocule par exemple des gènes de résistance aux virus, comme celui de la variole ou Ebola. Donc, seules celles-ci seront immunisées en cas d’attaque.

- Ils semblent avoir été inspirés par les OGM de Monsanto du début des années 2000, dont le gène modifié « Terminator » rendait les plantes infécondes. Se préparent-ils à introduire un gène qui stériliserait des populations ciblées? interrogea le jeune homme.

- Je ne sais pas. Mais sans doute, les prisonniers chinois servent de cobayes pour leurs expérimentations. Des êtres résistants aux attaques virales et un holocauste biotechnologique, cela fait réfléchir.


Bien évidemment, les organisations mondiales interdisaient les armes chimiques et bactériologiques. Mais aujourd’hui, une arme ultime apparaissait : biotechnologique et de destruction massive. Il ne restait plus qu’à espérer qu’il s’agisse de dissuasion... Mais on ne pouvait s’empêcher d’imaginer les conséquences dramatiques si elle tombaient entre de mauvaises mains.


Depuis ce jour là, tout s’accéléra.


C’était un soir d’été, dont la chaleur pesante collait à la peau. Amina sortait du laboratoire dans la rue déserte, souriant à l’idée d’une douce soirée avec sa famille.

Soudain, d’une violence et d’une rapidité inouïes, trois hommes cagoulés l’encerclèrent.

Un cri.

Un coup.

L’un d’eux la poussa dans un 4X4. On la maintenait à genou dans le coffre. Tête baissée, elle avait cependant entraperçu un drapeau de l’AQMI à côté d’elle.

Elle cria. Gifle. On la bâillonna. Terrorisée et meurtrie, elle tenta de compter les heures de route. Ils se dirigeaient vers le sud de l’Algérie, dans le désert, à la frontière du Mali.


El Khalil

Le soleil se couchait sur un groupe de djihadistes sur-armés et hystériques. Amina en pleurs, était agenouillée sur le sol terreux, ne voulant pas croire ce qui lui arrivait. Les islamistes algériens semblaient la remettre à des terroristes maliens. Des bribes de conversation lui parvinrent.

« Que personne ne la touche, elle doit être envoyée à Dubaï » rugit celui semblait être leur chef, dans un arabe guttural.


Soudain, d’autres 4x4 firent irruption, arrivant en trombe dans le village.

Des coups fusèrent de tous côtés.

Aussitôt Amina se recroquevilla, les mains enserrant sa tête pour ne plus rien voir, figée par la peur.

Maliens comme algériens essuyèrent des tirs. Certains tombaient comme des mouches, d’autres quittèrent précipitamment les lieux en hurlant.

A mesure que les affrontements s’intensifiaient, Amina tenta avec difficulté de se cacher derrière une carcasse de voiture.

Mais de nouveau, deux hommes l’empoignèrent pour l’embarquer brutalement dans un véhicule. Sous le choc, désorientée, elle n’osa même pas résister.


Elle ouvrit ses yeux pleins de larmes. Mais ne comprenait plus rien.

Ces hommes portaient l’uniforme militaire français, arborant le badge « Opex Barkhane ».


« Amina, tu n’as rien? » prononça une voix.

Le copilote se retourna.

C’était Mehdi.

« Ta famille est déjà en France. 

Tu ne les reverras plus. Mais voici tes nouveaux papiers. »


Sur le dossier qu’il lui tendait, seul le logo de la DGSE apparaissait.




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