Une étincelle s'éveille

Dernière mise à jour : 2 févr.

Appel à textes organisé par Solidarités Femmes sur le thème "Les violences faites aux femmes"


 

Ce vendredi matin annonçait une belle journée, aussi radieuse que le soleil à travers la vitre de la cuisine. Prendre son petit déjeuner face à l’astre qui se levait au delà des toits parisiens avait toujours été un plaisir. Chaque matin, Hélène l’appréciait à sa juste valeur, devant son café fumant.


Son autre rayon de soleil était sa fille, Nour. Peut-être était-ce inconsciemment la raison pour laquelle elle avait choisi ce prénom, Nour signifiant « lumière » en arabe. Son père, Adel, n’avait eu que peu d’intérêt dans ce choix et lui en avait donc laissé la responsabilité. En effet, si un garçon avait pointé le bout de son nez 14 ans auparavant, au lieu d’une fille, il aurait sans doute choisi son prénom. Mais il aimait cependant beaucoup sa fille, qui le lui rendait bien.


La joie d’élever une fille faisait le bonheur d’Hélène. Elle assumait comme une lourde responsabilité la charge de transmettre à une petite fille qui deviendrait une femme, tout ce qui lui semblait nécessaire à savoir, de la beauté de la féminité aux risques multiples qui ponctueraient sa vie.

Dés que Nour fut prête à partir, Hélène l’accompagna au collège. « Oui c’est vrai, pensait-elle souvent, elle est grande maintenant et je n’ai pas besoin d’être derrière d’elle». Mais on ne savait jamais ce qui pouvait arriver. Des attentats au harcèlement, en passant par un pédophile ou autre pervers, elle préférait ne pas être loin. Alors elle trouvait toujours un prétexte pour accompagner sa fille sur une partie du chemin. Faire une course, passer à la Poste, poser une question à un Professeur, croiser justement un parent d’élève…


Une fois avec ses amis, Nour se retourna vers Hélène et lui fit un signe, indiquant que tout allait bien. Celle-ci lui rendit son sourire avant de croiser la Directrice de l’établissement, avec qui elle s’entretint quelques instants. Après ces longs mois de confinement, un simple bavardage revêtait toute son importance.


Lorsqu’elles se serrèrent la main, Hélène ne put retenir son regard qui se posa sur l’avant bras de Madame Melun. Des ecchymoses, lui semblait-il, marquaient la peau à certains endroits. Vivant dans un quartier parisien aisé, cela la surprit. S’en apercevant, la directrice rabattit rapidement la manche qui s’était un peu trop relevée. Gênées, les deux femmes se quittèrent sur un sourire. Sourire un peu forcé, complice d’avoir dévoilé les traces d’une part intime et sombre de la vie de la Directrice, involontairement démasquée.


***

On était donc vendredi, et l’emploi du temps d’Hélène était exceptionnellement plus léger ce matin là que d’habitude. L’odeur du café qui émanait du bistrot à l’angle de la rue de Levis lui chatouilla les narines et l’incita à y s’installer à la terrasse pour y prendre un café allongé. Une brise printanière, presque tiède, la fit frissonner. Au moment où elle sortait machinalement son téléphone portable pour y lire les notifications matinales d’un grand quotidien français, elle sentit l’ombre d’une personne s’arrêtant près d’elle.


« Hélène, c’est bien toi? Cela fait un bail ! Dit une voix qu’elle ne reconnut pas immédiatement.


Oh, Michel ! Oui nous ne nous sommes pas vus depuis au moins… 7 ans, c’est bien cela? répondit Hélène, semblant heureuse de le revoir. Son regard balaya rapidement la rue de gauche à droite comme pour vérifier quelque chose.

- Tu bois un café? Dit-il en s’asseyant sur la chaise à côté d’elle. Il commanda un Perrier citron et poursuivit ses propos, lui posant quelques questions et racontant ses dernières années écoulées.


Elle n’entendait plus ses paroles. D’ailleurs celles-ci s’apparentaient plus à un monologue qu’à une véritable discussion. Ses pensées et ses émotions noyaient les sens de la quadragénaire qu’Hélène était devenue.


Quelques années auparavant elle avait passionnément aimé Michel et les souvenirs qu’elle en gardait laissaient une trace plutôt positive dans son cœur. Cependant, l’égocentrisme et le machisme lui étaient peu à peu apparus jusqu’à prendre une ampleur considérable. Lui, son ego et elle : il n’y avait pas assez de place pour tous les trois. Elle avait donc fini par partir. Michel perçut cela comme une frivolité féminine, et l’avait bien prévenue qu’elle ne trouverait pas mieux ailleurs. De toute façon, à ses yeux, Hélène ou une autre, cela n’avait que peu d’importance tant qu’une femme lui préparait ses repas et repassait ses chemises. Cette brutalité avait permis à Hélène, comme une claque à laquelle elle ne s’attendait pas de la part de quelqu’un à qui elle avait tant donné, de réaliser qu’elle perdait son temps avec lui. Elle remballa sa fierté et ses affaires et trouva un petit appartement dans le 17ème arrondissement. Malgré tout, elle ne lui en voulait pas et avait presque pitié de lui aujourd’hui.


Michel était toujours en train de parler.


Elle finit son café, s’excusa et voulut payer. Entre galanterie et machisme, la frontière était ténue. Il s’imposa pour régler et ils se promirent de s’appeler plus souvent. Comme à l’accoutumée. Mais Hélène n’était pas tranquille, elle guettait la rue à la recherche de quelque chose. Elle savait bien que si Adel la voyait, elle aurait droit à la sérénade habituelle. L’amour qu’Axel lui portait était réel, et il était vraiment attentionné envers elle. Il la soutenait dans les moments difficiles, partageait les tâches ménagères sans rechigner. La contrepartie était une forme de jalousie, qui empoisonnait parfois leur vie. Tant qu’Hélène ne passait pas trop de temps avec des collègues ou amis masculins tout se passait bien. Et elle avait pris le parti de respecter cette règle implicite pour assurer un climat de paix dans le foyer.


***

« Alors ma chérie, comment s’est passée ta journée? Demanda Hélène à sa fille en la voyant entrer à la maison l’air sombre. Elle rentrait du collège avec des amies. Parfois, ce qui était normal à cet âge, une dispute entre copine, le reproche d’un professeur ou un regard ignoré par le garçon aimé en secret pouvait provoquer des émotions fortes pour une sensibilité adolescente.


- Maman, une de mes copines, enfin... ce n’est pas vraiment une copine, elle a eu des problèmes avec des garçons de la classe.

- Ah oui? Quel genre de problèmes? Questionna Hélène en essayant de réprimer toute l’inquiétude qu’une décharge d’adrénaline lui insuffla violemment. Elle s’imaginait déjà des histoires de harcèlement, d’attouchements ou pire. Elle se mit à effectuer des petites tâches ménagères qui la forçaient à bouger en tout sens afin de masquer son anxiété.


- C’est Jessie. Elle a un compte Instagram sur lequel elle poste des vidéos. Mais des garçons ont commencé à écrire des messages euh... méchants, dégradants, insultants. Ça s’est empiré ces dernières semaines. Jessie n’est même plus venue à l’école, on pensait qu’elle était malade. Mais en passant devant le bureau des profs, j’en ai entendus qui chuchotaient son prénom. Je crois avoir compris qu’elle se trouvait à l’hôpital.


Hélène ne savait pas trop quoi répondre. Elle avait craint des violences physiques. Cela arrive malheureusement, pensait-elle. Inconsciemment, cela lui paraissait presque normal. La violence du quotidien ne lui avait jamais paru incongrue. Une idée qu’elle commençait à remettre en question depuis les campagnes de #metoo. Peut être qu’en effet, certains actes ou comportement envers les femmes n’étaient pas normaux, acceptables. Où était la limite? Certaines femmes n’exagéraient-elles pas un peu? Elle se perdait dans ces réflexions quand elle s’aperçût que Nour attendait une réponse de sa part.


- Je vais me renseigner si tu veux. Reste en dehors de ces histoires. Facebook, Instagram, Snapchat... tout ça c’est de la saleté. Pas fait pour les ados. Tu sais, même des femmes journalistes se sont faites harcelées et y ont perdu leur carrière. Tu ne sais jamais jusqu’où cela peut mener...

Les doigts de Nour tripotaient son verre, pas vraiment convaincue de la réponse de sa mère. Même si elle n’était pas proche de Jessie, elle ne comprenait pas vraiment ce qui se passait. Dés qu’elle eut fini de dîner, smartphone en poche, elle s’enferma dans sa chambre pour appeler sa meilleure copine.

Hélène quant à elle, envoya un message Whatsapp au groupe de maman de la classe de 3ème B afin d’en savoir un peu plus. Quelques notifications plus tard, nulle n’en savait plus sur ce qui était en train de se passer. Mais toutes attestaient d’une vive inquiétude.


Durant les jours qui suivirent, la tension était perceptible au collège.


***

Le travail, notamment au bureau, avait repris normalement, après quelques mois de transition faisant suite au déconfinement.

Bien sûr au début, tout le monde était ravi de revenir dans les locaux et redécouvrir cafétéria du 42ème étage, celle que l’on préférait pour sa vue sur le bois de Boulogne et le tout Paris. En hiver, le lever de soleil que l’on pouvait y admirer réchauffait les esprits endoloris par le froid.


La traversée de l’esplanade de La Défense relevait par contre d’une épreuve ultime à passer après celle des transports publics bondés de monde à l’heure de pointe. La chaleur moite et malodorante suivie du vent cinglant et glacial : cette douche écossaise urbaine sapait le moral des travailleurs affairés sur le parvis.


On se félicitait donc d’une épidémie vaincue à coup de vaccins, de masques et de gel hydro-alcoolique. L’Homme était donc plus fort que ce microscopique adversaire. On se félicitait aussi d’un monde du travail plus flexible, adaptable, technologique grâce à la visioconférence. On essayait d’oublier que les collègues féminines de l’entreprise avaient laissé leurs enfants faire des coloriages ou jouer aux jeux video toute la journée pour pouvoir assister aux réunions dites indispensables. Qu’elles s’étaient arraché les cheveux dans les rayons vides des supermarchés entre deux visioconférences, alors que les couches manquaient et que les notifications de mails s’affichaient inéluctablement minute après minute sur l’écran du smartphone.


Les femmes respiraient de nouveau. Elles retrouvaient une certaine liberté malgré tout. Elles s’étaient infligées des nuits de travail afin de rattraper les journées démentes du confinement. Durant cette période, elles avaient alterné les rôles de collègue, femme de ménage, maîtresse d’école et maîtresse tout court. Dignes du César de la meilleure actrice, elles avaient même fait preuve d’efforts surhumains pour ne rien montrer des difficultés qu’elles enduraient face aux collègues. Surtout devant les hommes.


Le supérieur hiérarchique d’Hélène gérait son équipe comme un troupeau qu’il fouettait par ses remarques cinglantes en réunion. Cette attitude évoluait en un autoritarisme auprès des collègues masculins et se traduisait par une bienveillance feinte auprès des collaboratrices, se moquant souvent et les dénigrant de façon acerbe. Le plus souvent, il ne leur laissait pas la possibilité de répliquer, semant la terreur chez la plupart des gens de toute façon. Mais son attitude condescendante envers les femmes aboutissait toujours aux mêmes résultats. Soit il les mataient et elles devenaient des proies récurrentes et dociles, soit elles quittaient la société en piteux état. Dans les deux cas il paraissait atteindre son but et en tirer du plaisir.


***

Le mois de mai de cette année ressemblait plus à un début de printemps, avec ses bourrasques et ses giboulées. Les terrasses des cafés, à peine réouvertes, démultipliaient les astuces pour attirer des clients fantômes. Ce fut entre deux averses qu’Hélène et sa collègue Lydie profitèrent d'un ciel bleu éphémère pour prendre un verre. Un verre de vin bien sûr. Celui qui donne l’impression de déguster un grand cru tel un oenologue expert du Chambolle-Musigny cuvée spéciale. Et puis, aux yeux d’Hélène, le verre à pied conférait une plus grande élégance à sa féminité que la canette de bière qu’Adel buvait le soir en rentrant à la maison. Sirotant son vin rouge de Bourgogne, elle écoutait Lydie. Celle-ci, comme les japonais après le travail lorsqu’ils sortaient dans les izakaya, en profitait pour exprimer tous les sentiment négatifs de la journée relevant de la sphère professionnelle. Une véritable thérapie, facile et gratuite.


Hélène lui raconta l'épisode de la journée qui l'avait marquée. Arrivée en retard à une réunion pour laquelle on ne l’avait pas attendue, elle s‘était excusée et s'était assise à la seule place libre restante. Par conséquent, elle s’était retrouvée près du stagiaire. Elle avait eu l’impression de se retrouver dans la même situation honteuse que celle de Ursula von der Leyen lors de sa visite à Erdogan.

L’indifférence et le manque de respect l’avait vraiment touchée et sa colère jusque là contenue s’épanchait avec sa soif.


***


Le soir tombait, le ciel de Paris se teintait de rose, puis se transforma en un magnifique dégradé allant du turquoise au bleu marine, où les premières étoiles formaient quelques pointillés scintillants. Le ciel ne s’obscurcirait pas plus, tant la vanité de l’être humain lui faisait concurrence, ornée de ses lumières artificielles.


Les voisins se disputaient, ses cris à lui, ses pleurs à elle s’entendaient malgré l’épaisseur des murs. Mais comme à chaque fois, on faisait semblant de ne pas entendre, priant intérieurement que cela cesse.


Attentif aux moindres détails de l’humeur de son épouse, Adel détecta la tension qui régnait dans la maison. Il tenta quelques blagues pour détendre l’atmosphère, ce qui eut l’effet escompté, sur sa fille notamment.


Plus tard dans la soirée, lorsque celle-ci fut couchée, il massa tendrement les pieds d’Hélène. Elle adorait cela, et ne refusa évidemment pas. Après avoir marché toute la journée sur des talons, ses pieds endoloris n’avaient qu’un objectif : se détendre.


Le secteur de l’entreprise dans laquelle elle travaillait, ainsi que son niveau hiérarchique requéraient un code vestimentaire normalisé par les revues et la publicité. Certes, il mettait en valeur les femmes, les rendant belles et attirantes en tailleur et escarpins.

Louboutin promouvait ainsi une « féminité perchée ». Cependant, de nombreux cerveaux masculins distinguaient difficilement comment une femme pouvait être à la fois sexy et intelligente. Par conséquent, briller ou être brillante, il fallait choisir. Hélène s’était d’ailleurs toujours demandée pourquoi les femmes à travers l’Histoire, avaient toujours accepté une certaine forme de torture vestimentaire.


Les mains d’Adel la sortirent de ses pensées. Il lui prit la main et la conduisit vers la chambre, seule pièce où l’intimité était assurée. Elle était épuisée et préoccupée par les différents épisodes de la journée. De la Directrice à sa collègue Lydie, en passant par l’histoire de Jessie, son cerveau ne cessait de s’activer, ressassant les paroles des unes, les mêlant aux images des autres. Ce qu’elle parvenait à se formuler à elle-même, c’est qu’elle avait de la chance d’avoir Adel. Il était séduisant, prévenant et empathique. Mais ce soir, son désir ne parvenait pas à prendre le dessus sur ses pensées. Et ce, d’autant plus que les sujets qui tourbillonnaient dans sa tête n‘éveillaient pas vraiment la sensualité. Malgré ses refus qu’il prenait pour un jeu, Adel poursuivait ses avances, de plus en plus motivé. Il ne comprenait pas qu’elle ne puisse pas vouloir. Il a avait passé du temps à la masser, à lui faire plaisir, il considérait donc juste qu’elle en fasse autant. Elle finit par se convaincre que c’était plutôt une bonne chose qu’il la désire toujours autant après quasiment 20 ans de vie commune. D’autre part, il valait mieux que ce soit avec elle qu’avec une autre. Sa tête réfléchissait, son cœur tentait de raisonner, et son corps se laissa faire. Puis ils finirent par s’endormir, l’un et l’autre satisfaits.


***

Le week-end suivant fut fort agréable. Après des semaines froides et pluvieuses, le climat et la météo s’étaient mis d’accord pour accorder quelques jours enfin estivaux aux franciliens. Hélène, Adel et Nour se rendirent dans les Yvelines chez les parents d’Hélène. Ils purent profiter du soleil, attablés sous la pergola que recouvrait progressivement le feuillage de la vigne. A l’automne, elle leur procurerait des belles grappes de raisins sucrés. Durant cette période de l’année, les cerises étaient à l’honneur parmi les fruits du jardin, chacun allant les cueillir directement sur les branches alourdies. Ces instants de repos en famille étaient bien mérités. La mère d’Hélène s’affairait en tous sens, préparant le repas puis l’instant suivant rangeant la maison, tout en poursuivant ses babillages qu’elle retenait depuis leur dernière venue. Tous les sujets été traités pêle-mêle : de la politique française aux derniers travaux de la maison, sans oublier les chiens et chats des voisins.


Son père, assis à son fauteuil en bout de table, son verre à la main appartenait à cette ancienne génération qui avait formalisé la répartition des tâches : la cuisine et le ménage dédiés à l’épouse, le jardinage et l’administratif à son mari. Il en résultait que sa mère courait en tout sens et s’épuisait au cours des années. Elle pensait que son mari ne devait pas se lever, car étant plus âgé qu’elle, c’était à elle de le faire pour ne pas le fatiguer. Elle grommelait, se plaignait souvent auprès de sa fille, explosait parfois, mais revenait toujours à ce schéma. Même après 50 ans de mariage. Hélène observant tout cela depuis des années, avait fini par accepter que leur mode de vie constituait leur choix et qu’elle aurait beau leur expliquer le monde avait changé, ils ne dérogeraient pas aux règles qu’ils avaient eux-même érigées. Elle préférait néanmoins vivre à son époque qu’à la leur, se disait-elle, un sourire au coin des lèvres. Elle ne remarquait pas qu’elle reproduisait inconsciemment cette façon de fonctionner.


Comme elle le faisait souvent, sa mère s’excusa d’être mauvaise cuisinière et prévint ses convives que le déjeuner risquait d’être raté. C’était plus fort qu’elle, elle détestait cuisiner mais ne faisait aucun effort pour réussir ses plats - une fois sur deux les légumes se résumaient à une bouillie carbonisée au fond de la casserole et la viande à de la semelle - s’attirant de facto les reproches de son mari. Hélène et Adel se retenaient bien de dire quoi que ce soit qui aurait pu attiser le feu, mais en plaisantaient ensuite gentiment de retour à la maison.


Les grands-parents étaient ravis de voir leur petite-fille grandir et devenir presque une femme. Ils prenaient vraiment plaisir à lui raconter les histoires et les bêtises qui avaient ponctué leur enfance en province pour l’un, à Paris pour l’autre.


Ils se quittèrent en fin de journée, puis les embouteillages et la perspective d’une nouvelle semaine rembrunirent les esprits. Ils firent cependant tous les efforts nécessaires pour repousser ces mauvaises pensées au lundi matin.


***

Lorsque Nour rentra de l’école, son visage exprimait l’incompréhension et la peur liée à l’annonce qu’avait faite la Directrice de l’établissement devant toute l’école réunie dans la cour.


« Jessie a tenté de se suicider la semaine dernière, c’est pour cela qu’elle est à l’hôpital. » annonça-t-elle à ses parents lorsqu’ils furent tous réunis à table. Adel s’énerva brutalement, plus par crainte que sa fille puisse être touchée par le même type de problème que son amie que par cette nouvelle effrayante.

Du moins, c’est ainsi qu’Hélène analysait sa réaction. Elle essayait toujours de comprendre les comportements des gens autour d’elle, et dans le cas d’Adel, de l’en excuser. Nour se mit à pleurer. Elle ne pouvait imaginer une jeune fille, qu’elle côtoyait tous les jours, exécuter ce type de geste. C’était si violent. Et maintenant, aux informations, on apprenait chaque jour de nouveaux féminicides aux quatre coins de la France. Et des adolescentes poignardées.

C’était trop pour Nour.

Elle quitta la table et s’enferma dans sa chambre. La colère d’Axel redoubla. Hélène ne savait plus que faire, calmer son conjoint ou rassurer sa fille.

Sa priorité fut de discuter avec Nour, de la prendre dans les bras, et de lui dire… lui dire quoi exactement ? Que ce n’était pas grave, que ça allait passer?


Et bien non. Hélène réalisa brutalement, ce fut comme un déclic, que c’était grave. Qu’il fallait en parler. Et que non, ça n’allait pas passer. Ces événements généraient une peur viscérale chez la femme. Chez toutes les femmes. Car les femmes portent en elle une force de caractère insoupçonnée et en même temps une vulnérabilité. Cette fragilité résultait à la fois d’un aspect inné et purement physique d’une part, et d’une éducation héritée de plusieurs centaines de générations d’autre part. Chez la femme mature, on reconnaissait celle qui a plus ou moins déjà enduré cette soumission à l’homme, qu’elle a d’ailleurs acceptée. La femme en devenir, quant à elle, découvrait que son statut ne se résumait pas à être belle ou intelligente. En effet, le revers de la médaille était bien sombre. Fallait-il se résigner à subir ?


Soudainement, devant les yeux d’Hélène défilèrent les instants précis où les femmes qu’elle côtoyait attestaient physiquement et moralement de l’assujettissement à la violence des hommes. Les violences physiques visibles sur les bras de la Directrice, au harcèlement de son supérieur hiérarchique sur les femmes qu’il dirigeait, la malveillance des adolescents sur leur camarade de classe, Lydie, la voisine, sa mère… tout lui revenait. Le choc fut intense. Elle n’en revenait pas de voir autant de formes de violences faites aux femmes réunies autour d’elle. On ne parlait pas des informations du jour, mais bien de son cercle proche.

Quels que soient la classe, le milieu social, ou le caractère des femmes qu’elle connaissait, on observait ces violences. Celles-ci sont protéiformes, sournoises et brutales, qu’elles fussent physiques ou verbales.


A partir de ce jour, et consciente de sa responsabilité en tant que mère et en tant que femme, Hélène s’engagea dans une lutte personnelle. Non pas dans une association d’aide aux femmes battues, mais dans une attention particulière, de façon discrète, auprès de toutes celles qu’elle connaissait et qui avaient besoin d’être aidées sans jamais l’exprimer. Combien de femmes se trouvaient dans cette situation sans personne pour les en sortir?


La pression sociale, les convenances et la peur du jugement des autres constituaient les freins majeurs. Hélène les prenaient doucement à part, abordant le sujet, acquérait leur confiance, et les guidait pas à pas vers une émancipation progressive. Elle promouvait une révolution en douceur, évitant d’ajouter un traumatisme supplémentaire à une situation déjà douloureuse. « Jusqu’ici tout va bien » se rappelait-elle du film La Haine. Mais il était temps de stopper la chute, inévitable qu’elle qu’en soit sa forme. Les conséquences constituaient une souffrance pouvant aller de la simple frustration, à la dépression ou au suicide.


***


Lorsque quelques jours plus tard, Nour annonça discrètement à sa mère qu’elle avait un petit ami, celle-ci la gratifia d’un sourire sincère. La solution n’était pas de fuir les hommes. Pour les mères, c’était de les éduquer et de préserver leurs filles.


Celui-ci était gentil, doux et un peu timide.

Un jour, alors qu’ils étaient seuls, il demanda à Nour d’aller plus loin dans leur relation.


Et parce qu’elle avait compris ce que dont sa mère avait pris conscience, et parce que le début d’une révolution commence toujours par une étincelle…

Elle lui répondit un seul mot : « non. »

Et il patienta jusqu’à ce qu’elle juge que le moment était venu.




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