Lavoisier deus est

Dernière mise à jour : 1 févr.

Appel à textes organisé par Médiathèque de Blanquefort sur le thème "100% recyclé".


Résumé

Dans un futur relativement proche, le recyclage est devenue une philosophie de vie, voire une idéologie. Amélie travaille dans un laboratoire de pointe sur des projets passionnants qui l’emmènent à une découverte scientifique bouleversante.

 

Amélie finit son café qui trainait sur la paillasse depuis maintenant plusieurs heures. Bien sûr, il était à température ambiante, comme le dictaient les lois de la thermodynamique. Ses lèvres, au contact du breuvage, s’en étonnèrent. Ce fut son cerveau qui réalisa le temps passé : le café étant refroidi, par conséquent, il devait être déjà tard. Comme son habitude, absorbée dans son travail, Amélie avait failli laissé passer l’heure du couvre-feu. Pourtant, elle aurait voulu y passer encore la nuit pour tenter de calmer sa colère dû au piétinement de ses expériences.


Elle enfila brutalement son trench suspendu à la patère de son bureau, remplacé pour les quelques heures nocturnes par sa fidèle blouse blanche. Comme les chevaliers revêtaient leur cotte de mailles pour se protéger des ennemis, elle recouvrait ses vêtements d’une blouse dont la blancheur représentait la pureté de sa vocation scientifique.


Le soleil se couchait à peine, mais le laboratoire était déjà silencieux. Un vent froid s’engouffrait maintenant entre les tours de Jussieu, ce lieu mythique de la recherche française. C’est bien ici que s’était développé 30 ans auparavant le pôle spécialisé dans l’économie circulaire. Amélie préférait parler de métabolisme appliqué. Elle en avait fait son sujet de thèse, son projet de vie.


Elle parvint rapidement au 15 de la rue. Interphone. 4ème étage. Sonnette.

« Bonsoir maman ! Cria-t-elle presque en entrant vivement dans l’appartement dont sa mère lui ouvrait la porte.

- Eh bien, ma chérie, quelle entrée !

- Tu es en forme ! S’exclama son père en se levant pour l’embrasser.

- Pas vraiment, je viens de lancer une nouvelle expérience et ça ne se profile pas très bien, maugréa-t-elle. J’ai apporté une bouteille de vin, continua-t-elle plus calmement.

- Merci Amélie, ce sera bu avec plaisir. Quel vin as-tu choisi?

- Celui que nous produisons au labo. Tu sais, depuis que tous les sous-sols de Jussieu ont été réhabilités, nous exploitons des dizaines d’hectares pour alimenter les franciliens. Des fermes d’insectes, des champignonnières, des cultures de fruits et légumes hors-sol et même de l’aquaponie. Pour le vin, des chercheurs ont mis en place un système de fermentation permettant de vinifier le raisin qui pousse sur les toits. Simple, mais efficace : rien n’est perdu, tout est transformé. Vive Lavoisier !


A ces mots, les parents d’Amélie se figèrent, l’ai inquiet.

« Sois plus respectueuse ma chérie, quelqu’un risque de nous entendre… » et ils firent très rapidement un signe de leur main vers le cœur. Amélie en fit de même. On n’était jamais à l'abri de regards ou d’oreilles indiscrètes.


Le dîner se passa agréablement. Sa mère avait préparé un rôti accompagné d’une purée de légumes. Ses moyens ne lui permettaient d’acheter que les écarts de tri, les légumes dits « moches ». Ils mangeaient souvent de la purée, des soupes ou autres plats ne nécessitant pas de belle présentation. Bien sûr, lorsqu’ils recevaient des invités, elle faisait un effort et achetait les plus beaux ingrédients.

Les élevages de bovins étaient dédiés aux élites. La viande que l’on consommait usuellement résultait d’un alliage de tout ce qui sortait des abattoirs : muscle, gras, os et cartilages, savamment reconstitués grâce à des enzymes sous la forme que l’on souhaitait : steak, nuggets, rôti. L’industrie agro-alimentaire n’émettait plus de déchet animal, ni végétal. Tout servait.


« Je me souviens, dit le père d’Amélie en s’enfonçant dans son fauteuil en cuir, quand nos grands-parents nous racontaient leur monde. Une vraie décharge, polluée tant au niveau de l’air, du sol que de l’eau. Heureusement que notre Président- un dictateur diront certains - a changé les choses. Allez hop, plus le choix ! Les principes de Lavoisier - il refit le signe de sa main - furent mis à l’honneur en France, puis dans le monde. La devise française devient « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Un véritable bouleversement. Chaque chose devait être produite à partir de l’existant, et ne produire aucun déchet, uniquement de nouvelles matières pour fabriquer de nouvelles choses.

- Je ne me rappelle pas de ce changement papa, car j’étais toute petite. Mais ce qui est sûr, c’est que ce fut une révolution mondiale. Une philosophie, voire une religion.

- Bizarrement, certains y ont vu un retour en arrière : plus de matériaux synthétiques, on utilisait de nouveau des tissus comme le coton ou la laine, le cuir et le bois. Fini, le plastique et le nylon.

- Tu oublies que les biotechnologies prirent le relai. C’est ce qui a fait naître ma vocation. C’est grâce à vous d’ailleurs, lorsque vous m’avez offert ce kit Crispr-Cas9 pour Noël à l’âge de 9 ans. Et il y a encore tant à découvrir et à créer à partir du vivant. L’ADN ne nous a même pas encore révélé tous ses secrets. Le biomimétisme, à l’instar de Janine Benyus, est notre source d’inspiration au quotidien. Certains, comme Craig Venter ont aussi apporté leur pierre, mais pas toujours avec l’éthique que l’on souhaiterait.

- Et toi, Amélie, quel est ton sujet de recherche actuellement ?


Son regard se perdit sur les toits de Paris qu’elle apercevait au loin. Aux tôles de zinc s’ajoutaient de nombreux jardins suspendus, terrasses et serres recouvrant chaque zone horizontale, et même des jardins verticaux laissant dégringoler différentes espèces dépolluantes ou alimentaires.

- Je vous expliquerai la prochaine fois, il est tard maintenant et je dois rentrer.


Ses pas rapides résonnaient sur le trottoir. La lumière produite par les LED augmentait au passage de chaque personne, puis décroissait afin d’économiser l’énergie. Ces vagues lumineuses créaient des variations à l'effet un peu magique dans la ville. Cependant, les poings serrés au bon de ses poches, ses pensées se focalisaient sur ses nouveaux travaux de recherche, sans y déceler encore de réponse claire.


Profondément convaincue par cette philosophie politique qui avait conquis le monde et vénérait Lavoisier comme un prophète, elle s’acharnait depuis toujours à éradiquer la moindre production de déchet. Tout selon elle devait se transformer en co-produit. On ne parlait même plus de seconde vie, mais de vie infinie. Le bouddhisme devenait une matière enseignée à l’école, en partie du fait de l’influence de la culture asiatique à l’échelle mondiale, mais aussi parce qu’elle permettait d’expliquer de façon pédagogique l’impermanence de toute chose.


Et même des gens.


D’ailleurs les cimetières avaient disparu. Les corps étaient directement utilisés. Le principe de bioraffinerie apparu dans les années 2010 s’était développé. Les corps humains, quel que soit leur âge ou leur état permettaient de récupérer des matières grasses pour des usages divers, ce qui enrichit considérablement les pays aux forts taux d’obésité comme les USA, le Brésil ou la Chine. Les os, dont les caractéristiques physico-mécaniques les rendaient incomparables dans le BTP étaient broyés pour constituer un adjuvant naturel au ciment. On extrayait la kératine des poils, cheveux et ongles afin de fabriquer le néo-plastique et les cendres issues de l’incinération de ce qui restait servaient d’engrais en agriculture.


« Enfin les morts étaient devenus utiles à la société! » aimait à répéter son frère, se voulant drôle, sinon pragmatique.


Trois ans auparavant, la soutenance de thèse d’Amélie avait été retransmise en direct sur tous les réseaux sociaux, car elle avait été la première à associer un état de l’art scientifique à un haut niveau d’économie, le tout dans un contexte politique et philosophique. Les félicitations du jury et les applaudissements durèrent de longues minutes, comme on peut encore le voir sur la chaîne Youtube de l’Université Paris-Sorbonne et les milliers de commentaires étaient dithyrambiques.


Lorsque la déprime s’emparait d’elle à cause du piétinement de ses travaux, elle les relisait pour se redonner un peu de contenance et de confiance en elle. Elle ne l’avait pas fait depuis plusieurs mois, mais ce soir elle en avait envie.


Elle se connecta.

L’un des derniers commentaires, d’un dénommé GTAC_12_cnscnc était incompréhensible, sans doute un spam. La lecture des autres remarques lui fit du bien. Elle se coucha plus sereine, remettant au lendemain ses réflexions scientifiques.


Ses yeux s’ouvrirent doucement, une lueur matinale révélant peu à peu la chambre d’Amélie. Elle aimait laisser les stores ouverts afin de se laisser éveiller naturellement par le soleil. De suite, le souvenir de cet internaute inconnu l’interpella. Sourcils froncés, elle pianota sur son smartphone le pseudo mais aucun résultat ne lui apprit quoi que soit.


Intriguée, elle relut le commentaire jusqu'à y déceler un indice. Dix suppositions et vingt recherches sur Google plus tard, une vague de chaleur monta en elle. Puis une sueur glacée qui descendit le long de son dos. Etait-ce l’excitation d’avoir compris le message ou la peur ?

Elle lui répondit. Un bref message.

Puis plus rien.

Un, deux, trois jours d’attente.


Enfin, au bout du quatrième jour, elle reçut un mail.


Derrière ce pseudo se cachait le Professeur Chan. Missionné vingt ans auparavant par le gouvernement pour initier le sujet de recherche sur lequel elle travaillait au sein du laboratoire. Comment recycler la conscience? Évincé brutalement par un chercheur carriériste, il ruminait sa situation et se vengeait aujourd’hui en offrant à Amélie un marché : la clé pour trouver la solution contre son retour dans la communauté scientifique. GTAC_12_cnscnc signifiait que la conscience était liée à un gène codé sur le chromosome 12 commençant par les bases G, T, A et C.


Ils ouvriraient ensemble la porte d’un bel avenir devant eux.


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