BabelIA

Dernière mise à jour : 2 févr.

Appel à textes organisé par l’INALCO sur le thème : « Langues en danger ».

Le récit bref devra être écrit en français mais faire intervenir, même ponctuellement, une autre langue ou une autre variété du français, hexagonale ou non. Les langues fabriquées et inventées sont admises.


 

Le signal. Un voyant lumineux vert s’était allumé. Il était donc temps d’envoyer un message au Maître Supérieur qui dirigeait l’entité.

Tiberius J. Posk enleva délicatement ses écouteurs dernier cri de ses oreilles et les posa sur la table d’enregistrement. Sa journée avait été bien remplie et il pouvait être fier de lui. Pendant des heures, il avait enregistré des voix, prononçant de deux cent cinquante-six manières différentes chaque mot de la page 623 du dictionnaire homologué par le gouvernement. Il lui en restait certes encore quelques dizaines, mais son œuvre avançait, petit à petit.


Descendu dans la rue à la fin de sa journée de travail, il s’aperçut que la circulation était relativement fluide pour un vendredi soir. Il héla donc un taxi pour rentrer chez lui.

« A la maison, en passant par les quais onegai shimasu !

- Of course Sir. Le temps de trajet est estimé à 36 minutes, soit 12 minutes de plus qu’en passant par le périphérique. Confirmez-vous votre choix?

- Daijobu desu.

- Entendu. »


Il n’avait fallu que quelques secondes au taxi autonome pour comprendre, assimiler et répondre à la demande de M. Posk. Tiberius avait modifié son nom de famille vingt ans auparavant, lorsque les élections présidentielles avaient fait monter sur le trône de l’Elysée une figure montante de l’extrême droite. D’un nom typiquement polonais à l’orthographe aussi complexe que sa prononciation, il avait opté pour un format plus court et plus neutre.


Après cinq ans de catastrophes économiques et de conséquences désastreuses des migrations à travers le monde, notamment dues aux changements climatiques et aux conflits internationaux, les chefs d’états du monde entier avaient convenu que le seul moyen de limiter les guerres étaient d’effacer toutes les frontières. Cela avait été difficile à admettre pour de nombreux pays, tant les guerres étaient ancrées dans certaines cultures ou certaines régions du monde. La gouvernance choisie avait été un Collège de plusieurs gouvernants, qui changeait tous les ans.


L’absence de frontière eut pour conséquences une baisse des nationalismes, ce qui apaisa plusieurs zones du monde. La popularité des fervents défenseurs du protectionnisme baissa petit à petit et un gel des ventes d’armes fut observé. Il s’ensuit une période de paix relative durant les décennies suivantes. Au début un peu fragile, elle avait été renforcée par des partenariats entre les meilleurs cerveaux internationaux sur les enjeux prioritaires : l’alimentation, l’énergie et l’environnement. Lorsque les hommes sont fédérés par un ennemi commun et leur survie, ils parviennent à trouver un terrain d’entente pour mettre en œuvre des solutions.


De façon transverse, les technologies avaient fait preuve de fulgurances régulières, animées par la soif infinie de progrès scientifique et libérée des contraintes de compétition entre pays. Les récits d’espionnage datant de la période de la Guerre Froide devenaient des mythes que l’on racontait aux enfants pour leur expliquer « le monde d’avant ».


Tiberius avait fait le choix de la technologie pure. Formé au MIT en computer science, sa thèse avait été encadrée par une chercheuse de Bangalore brillante du nom de Kamala Pradesh. Il avait poursuivi des travaux de pointe sur l’intelligence artificielle et la modélisation du langage. La neurobiologie l’avait incité à explorer les confins du cerveau pour développer des algorithmes toujours plus sophistiqués, et les fonds financiers des Nations Unies avaient fluidifié l’avancée de ses expériences.


Ce soir là, Tiberius réalisait une fois encore à quel point le langage était un don incroyable, un vecteur de bienfaits comme il pouvait également être une arme puissante. Il se demandait dans quelle mesure il n’était pas en train de développer une machinerie qui pourrait s’avérer devenir un outil de manipulation au niveau mondial. Le langage transcendantal était vraiment le projet de sa vie. Quelle joie lorsqu’il avait appris, quelques années auparavant, après avoir enchaîné cinq entretiens, qu’il obtenait le poste de Directeur de la Recherche sur le sujet ! Les yeux encore humides d’émotion, ses mains tremblantes avaient immédiatement pris le téléphone pour prévenir sa mère.


Puis le projet avait démarré. Il avait esquissé la stratégie à adopter, puis présenté sa feuille de route au Grand Comité du Ministère International de la Science. Enfouissant ses doutes tout au fond d’un tiroir, son attitude démontrait une assurance en ses compétences à la hauteur de sa foi dans la finalité du projet. Certains membres du Comité avaient été en partie sceptiques, mais ils l’avaient laissé faire. Personne d’autre que lui ne pouvait de toute façon tenter de réaliser ce défi.


« Guten Abend Tiberius ! Une voix enjouée s’approcha de lui. C’était la jeune chercheuse qu’il venait d’embaucher deux mois auparavant.

- Hallo Elena, wie geht’s ?

- Gut, danke. Mais les calculs sont tellement longs !… continua-t-elle en français.

- Quand on travaille sur le Big Data, il faut être patient. C’est vrai que parfois, moi aussi j’en ai marre de rester au centre à attendre les résultats. Surtout quand il fait si beau dehors, répondit-il en apercevant par la fenêtre un soleil dont la lumière hivernale allait bientôt disparaître.

- Tu as mille fois raison, c’est le moment d’aller boire un verre. Nous reviendrons avant que l’ordinateur n’ait terminé. Qu’en penses-tu ?

- Je ne sais pas… J’espère que cela ne risque rien. Je n’aimerais pas qu’il puisse se produire un incident, lui répondit Tiberius. Une certaine suspicion transparaissait de sa voix, se perdant dans l’atmosphère tamisée de la pièce remplie de serveurs.

- Allez, il y en pour deux heures au moins. Juste un verre, cela nous fera du bien de faire une pause».


Une veste à peine enfilée et ils se retrouvèrent dans un bar du quartier. A vrai dire, le seul dont la salle ne ressemblait pas à une salle des marchés boursiers. Dans le quartier d’affaire, on dénombrait peu de tech-savvy adepts dans les bars et les restaurants. Ils se connaissaient tous, mais par écran interposé, cela va de soi. Les rendez-vous physiques rencontraient moins de succès depuis la grande pandémie. On ne se prenait plus dans les bras, on s’embrassait à peine. L’une des conséquences négatives des confinements successifs.


«  Qu’est-ce qui t’a amenée à postuler dans notre centre ? Demanda Tiberius, curieux de mieux connaître cette jeune femme qui travaillait toujours avec assiduité et bonne humeur.

- J’étais partie pour suivre des études de langue. Français, anglais, allemand, espagnol et japonais, dit Elena en jouant avec son verre entre deux gorgées de Caïpirinha. Puis je me suis orientée vers la psychologie. Lorsque les frontières sont tombées, les populations tout à coup ont semblé libérées d’un fardeau. Et pourtant, elles semblaient perdre progressivement un élément différenciateur : leur langue. La psychologie et les sciences cognitives sont devenues des disciplines de plus en plus importantes dans le développement des êtres humains. Pour faire face à ce malaise dont on ne parlait pas. J’ai été attirée par votre projet de rassembler toutes les données du langage afin de créer une langue universelle. Ce centre, c’est un peu la tour de Babel.


Ses yeux semblaient animés d’une étincelle de malice, et d’une ferveur que Tiberius ne parvenait pas à se décrire.

- Et tu y crois toi, à une langue universelle? Poursuivit-il afin de mieux décrypter ses motivations.

- Pourquoi pas… elle pourrait unir les hommes et les femmes du monde entier. Les soustraire à un défaut qu’ils, enfin que nous avons, tous : les problèmes de communication. Combien de fois, les gens ne se comprennent pas, faute du bon vocabulaire, d’une mauvaise traduction, d’une approximation ou d’un contre-sens. Peut-être qu’en ne parlant qu’une seule et unique langue, on améliorerait les relations humaines. J’aime penser que je travaille à pacifier les populations.

- Ich verstehe dich. Cependant, la modélisation que nous créons à partir de tous les langages, langues, patois, argots du monde… je me demande si ce n’est pas une utopie.


Ils retournèrent au centre. Tout d’abord, ils ne s’aperçurent pas que plusieurs voyants s’allumaient par intermittence. C’est en entrant dans la salle des serveurs que Tiberius se rendit compte que quelque chose clochait. Il avait pourtant vérifié les paramètres avant de quitter les lieux.

« Tiberius, il y a un problème ! hurla Elena.

- Je le vois bien, merci ! Il sentait une crise de panique l’envahir. Il en connaissait par coeur les symptômes : tête lourde, céphalée brutale, jambes flageolantes, ralentissement des capacités de réflexion et surtout indécision. Ce qui ne l’arrangeait pas du tout à ce moment précis.

- Scheisse, scheisse… que doit-on faire ? Je ne comprends rien aux signaux, ce sont pas ceux de la procédure !!

- Regarde… là ! Elena tendit son index vers l’ordinateur du bureau de Tiberius.


L’écran s’alluma tout seul, ce qui constituait déjà un incident en soi. Puis, un message de démarrage apparut et s’effaça quelques centièmes de secondes plus tard, remplacé par un texte dans une autre langue, du grec ou russe lui avait-il semblé. Un alphabet cyrillique dans tous les cas. Il s’ensuivit plusieurs minutes durant lesquelles le texte changea de langue tous les 85 centièmes de seconde. C’était de la folie. Qui avait pu programmer cela?

Tiberius s’empressa de contacter le responsable de la Direction Informatique du site grâce à sa montre connectée qu’il portait en permanence à son poignet, mais après trois minutes d’attente, on lui signala qu’il était absent au delà de 18:00.

«  Ah non mais quel emmerdeur celui-là ! Il ne peut jamais être à son poste quand on a besoin de lui! » explosa-t-il en tapotant rageusement sur le mini clavier affiché sur l‘écran de sa montre. 

Il fallait bien qu’il exprime sa colère et la personne la plus proche étant Elena, il préférait proférer des jurons sur un autre qu’elle.

Elle n’y pouvait rien de toute façon.


Lorsqu’il parvint à se calmer, à force de profondes respirations ventrales comme le lui avait appris sa sophrologue, son cerveau recommença à fonctionner normalement. Après avoir appelé plusieurs personnes du centre, il réussit à joindre le directeur du centre pour lui expliquer la situation. Hélas, personne ne comprenait pourquoi les serveurs et les ordinateurs devenaient littéralement fous. Les langues de tous les pays, même les plus insignifiants, et de toutes les périodes historiques défilaient frénétiquement. C’était toute la base de données du centre que l’on visualisait à toute vitesse, comme le paysage que l’on perçoit à travers les vitres d’un Hyperloop.

Devant ce spectacle impromptu, Tiberius ressentit toute la beauté de ces mots, des signes alphabétiques et des pictogrammes. Un véritable patrimoine de l’Humanité en constante évolution depuis des millénaires.


Puis il remarqua qu’Elena n’était plus dans la salle.


Il la chercha dans toutes les pièces, mais ne la trouva pas. L’appelant, il se surprit à accélérer le pas, à courir dans les couloirs. Seul l’écho de sa voix lui répondait. Jamais silence n’avait été aussi bruyant. Son crâne recommençait à marteler, la crise d’anxiété revenait.

Luttant contre le vertige qui l’envahissait, il parcourut les moindres recoins du bâtiment. Enfin, il avait une idée. Douze étages plus bas, dans un 7ème sous-sol que personne ne visitait plus depuis longtemps, une petite pièce représentait le cœur même du centre. Cœur ou cerveau, on pouvait l’appeler comme on le souhaitait, mais il était bien là. Son intuition lui souffla qu’elle devait s’y trouver, raison pour laquelle elle n’entendait pas ses appels.


Les ascenseurs ne fonctionnaient plus. Il semblaient déréglés ou déprogrammés. Tiberius prit donc les escaliers. Descendre 244 marches en pleine crise de panique, cela relève de l’exploit, mais plus il avançait, plus il était persuadé d’être sur la bonne voie.

«  Ah! Te voilà ! Elena se retourna, rouge de confusion ou sous le coup de l’émotion. Il n’était plus très sûr de ce qu’il percevait à cet instant.

- Que fais-tu donc ici ? Lui demanda-t-il, encore essoufflé de sa course.

- Eh bien, je…

- Comment connaissais-tu l’existence de cette pièce ?

- Je la connaissais, c’est tout.

- C’est faux. Quasiment personne n’en connait la présence et encore moins l'entrée. Il fronça les sourcils et son regard tenta de mieux discerner quelle personne se trouvait face à lui, tout en reprenant sa respiration. Il n’aurait jamais du aller boire un verre avec elle. Quelqu’un avait dû en profiter pour pénétrer dans le centre.


A cet instant, les serveurs qui moulinaient des téraoctets de données quotidiennement s’éteignirent. Tous, de façon synchronisée. Ces petit bijoux technologiques mis au point par les plus grands experts du machine learning et de la NNBAI (la Neo Neuro Based Artificial Intelligence), s’endormirent.


Tiberius en resta bouche bée, lui qui avait passé tant d’années à peaufiner les bases de données, les algorithmes permettant de concevoir un langage universel destiné à favoriser la paix entre les Hommes. Sa vocation s’était évaporée en une seconde.


Alors qu’il restait les bras ballants, n’en croyant pas ses yeux, Elena se ressaisit et se précipita vers la porte, bousculant Tiberius sur son passage.


Dés qu’elle fut sortie du bâtiment, elle respira profondément l’air glacé de la nuit de novembre et tapota sur l’écran de son smartphone. Sous son pseudo 00110010 10111001, elle se filma en live sur tous les réseaux sociaux simultanément, afin que le maximum de personnes dans le monde puisse entendre son message :


« C’est fait.

Nous avons hacké les serveurs : les milliards données du centre deviennent dorénavant des données accessibles à tous, et sauvegardées sur des serveurs secrets et sécurisés.

Nous ne permettrons jamais que l’on risque de perdre les langues de l’Homme au profit d’une langue unique. C’est la richesse de notre diversité que l’on tuerait en faisant cela. Grazie. Ciao


Elle enclencha la traduction automatique dans les 7000 langues et dialectes existant dans le monde, programma une diffusion en boucle illimitée, éteignit son téléphone avant de le jeter au fond d'une poubelle. Elle soupira en souriant, fière de son devoir accompli.

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